17 mars 2020

Le président de la république, Emmanuel Macron a annoncé le confinement strict. A partir de midi nous devons être chez nous. Et pour les quinze prochains jours. En réalité, les 15 prochains jours se transformeront en 2 mois.  

Il est 11h30, maman s’en va pour être chez elle avant le confinement. William arrive du travail. On est plus que nous deux. Seuls. Sans la possibilité de sortir et de voir nos amis ou notre famille. Selon moi ce confinement tombe bien car William est obligé d’être à la maison avec moi. D’habitude son travail l’oblige à se déplacer sur 27 départements, et c’est fréquent qu’il parte le lundi matin pour ne revenir que le vendredi après midi. 
Nous avons le droit de sortir une heure par jour dans la limite de 1 km autour de notre domicile. 
Nous avons le droit de sortir faire nos courses. 
Nous avons le droit de nous déplacer pour les soins qui ne peuvent pas être reportés. 
Les hôpitaux sont saturés. Les services sont réquisitionnés pour les patients Covid-19. Autour de moi j’entends que toutes les opérations prévues sont déprogrammées, seules les urgences vitales sont maintenues.
Mes seules sorties, en dehors du kilomètre réglementaire, sont pour aller à l’hôpital. Au début tous les 15 jours, mais j’ai tellement de choses à faire suivre que des fois nous y allons toutes les semaines et des fois même deux fois par semaine.
On finira par connaître tous les hôpitaux de Marseille.

Lorsque nous retournons pour la seconde fois au diagnostic prénatal, je suis plus détendue. Nous sommes seuls dans la salle d’attente. Une femme du personnel hospitalier nous dit que William ne peut pas rester. 
Il n’est pas autorisé à rentrer dans l’immeuble. 
Il ne peut pas attendre avec moi dans la salle d’attente. Même si elle est vide. Même si nous avons le masque.
Il n’est pas autorisé à m’accompagner lors de l’examen.
Je vais devoir voir les médecins seule. 
William devra m’attendre sur le parvis de l’hôpital.
Ils sont en retard. On m’annonce que je ne vais pas voir le même médecin que la dernière fois mais son binôme.
Et William n’est pas autorisé à être avec moi.
Je m’effondre. Encore. Je dis à la dame qui demande à William de partir que je n’y arriverai pas. Que j’ai besoin de mon mari. J’ai besoin qu’il soit là. 

William essaye de lui expliquer :

“C’est une grossesse compliquée, vous voyez bien qu’elle est pas bien, il n’y a personne, je peux pas rester ?
– Oui monsieur, je sais que quand vous êtes là c’est que c’est une grossesse compliquée, mais vous devez sortir, ce n’est pas moi qui fixe les règles”. 

Je suis inconsolable. 
La dame me propose de m’appeler quand c’est à mon tour pour que je puisse attendre dehors avec mon mari. J’accepte. 
Le médecin qui me reçoit est sympa. Je le trouve plus sympa que l’autre même. La tumeur n’a pas évolué depuis les 15 derniers jours, ce qui est une bonne nouvelle. 
En tout je serai restée 3 heures à l’hôpital. On programme les autres rdv. Mon suivi de grossesse, mon test du diabète gestationnel etc etc. 

Les autres rdv se ressemblent. Je dois aller seule passer les examens. 
Une seule fois le médecin m’aura dit d’appeler William et de mettre le haut parleur pour lui demander “et vous comment allez vous ? est-ce que vous avez des questions ?”. 

1er avril 2020

Nous sommes toujours confinés, mais mon arrêt de travail est terminé et les médecins m’ont dit qu’il n’y avait pas de raison médicale à ce que je sois en arrêt, dans la mesure où j’ai la possibilité de télétravailler. Je reprends donc le télétravail. 
De toute façon nous avons déjà repeint ta chambre et nous n’avons pas la possibilité d’aller acheter des meubles car tout est fermé. La sœur de William et ma cousine nous ont proposé des meubles, donc quoi qu’il arrive nous serons prêts pour ton arrivée, même si pour le moment la chambre est vide.

Je reprends le travail et ton père s’occupe à refaire ton placard pour accueillir toutes tes affaires. On t’a commandé des boutons de porte en forme de nuage pour que le placard soit parfait. 
Ton père s’occupe en ressortant sa play et en fouillant dans ses vieux jouets d’enfant. Il t’en met de côté. 
Le travail me change les idées. 

Deux fois par semaine une sage-femme, Sophie, vient à la maison pour écouter ton petit coeur. Le premier jour, elle le trouve du premier coup. Tu es un bébé parfait, facile à surveiller et “qu’est ce qu’il bouge ce bébé”. 
On enregistre les battements de ton cœur et on l’envoie à tes grands-mères. Elles sont contentes. 

Je suis très grosse. A chaque fois que je vais quelque part, on me demande si c’est pour bientôt, ou si c’est des jumeaux. 
J’en ai marre qu’on me dise que je suis grosse. Je le sais. Je dois porter une ceinture de maintien et je n’arrive pas à rester assise plus de 30 minutes. J’ai mal, je suis très fatiguée. Un jour on me demande “ils sont deux ?” je craque et réplique “non il est tout seul mais il a une grosse tumeur qui prend beaucoup de place”. 

Avec ton père on essaye de sortir prendre l’air. Mais j’ai de plus en plus de mal à marcher. Je suis très lente et très essoufflée. Du coup il part marcher seul et moi aussi après ma journée de travail.
Quand je croise des voisins, je vois leur inquiétude et leur compassion pour moi. Ils me demandent si ça va, si je ne suis pas trop fatiguée, si c’est pour bientôt. “Non encore 3 mois”. Je crois qu’ils savent que je n’irai pas jusqu’au bout car ce n’est pas normal d’être si grosse pour un début de 3e trimestre.
Lors d’un rendez-vous à l’hôpital je demande “combien de temps encore avant de programmer l’accouchement ?” On me répond “ça serait bien de tenir encore 6 semaines”. 

Je sais que je ne tiendrai pas jusque là. Et ils le savent aussi car ils me disent :

“Quand vous serez trop fatiguée si vous voulez on pourra vous hospitaliser jusqu’à l’accouchement”. 

J’envoie un message à mon patron en lui disant que je suis très fatiguée, que je vais terminer le mois d’avril, mais qu’après je voudrai retarder le plus possible l’hospitalisation et me mettre en congé pour me reposer.
6 semaines sur le coup ça me paraît énorme. Mais dans une vie qu’est-ce que c’est ? Je peux bien tenir 6 semaines pour mon bébé. Quand tu seras là, j’aurai oublié tout ça. 
Malgré la fatigue et les difficultés je reprends confiance. Nous sommes bien entourés. 

Je crois fermement que la vie ne nous donne pas plus qu’on ne peut supporter. Et je ne supporterai pas de perdre mon bébé. Je le sais, et l’Univers doit bien le savoir aussi. Tout ira bien. 

25 avril, l’IRM

Ça y est. C’est le grand jour. Rendez-vous à l’hôpital Nord pour l’IRM. L’examen fatidique. Celui qui va permettre à l’équipe de chirurgie pédiatrique de voir comment ils vont t’opérer. Dès le mois de mars j’avais bien en tête que je ne pouvais projeter ma grossesse plus loin que le mois de mai car c’est cet examen qui nous en dirait plus. 

L’hôtesse d’accueil de l’hôpital Nord veut être gentille avec nous “vous allez accoucher ?” “non je viens pour un IRM”. Elle me toise “non mais là vous allez accoucher bientôt vous êtes tellement grosse” “non, encore 2 mois et demi avant que j’accouche, je viens pour un IRM”. J’ai envie de l’insulter, mais je m’efforce de rester correct. Elle peut pas juste m’indiquer le chemin ? 

William ne peut pas me suivre. Je me déshabille et enfile la blouse. J’attends qu’on vienne me chercher. 
Je rentre dans le tube. Mon ventre touche le haut de la machine. Je dois rester une demie heure sur le dos. C’est un vrai supplice car ça fait déjà 2 semaines que je n’arrive pas à me mettre sur le dos, la position est trop douloureuse.
Mais pour mon bébé je peux bien tenir 30 minutes ? Qu’est ce que 30 minutes de douleur dans une vie ? 
Au bout d’un moment j’ai trop mal je sonne. On me dit de tenir encore un peu.
Je tiens encore un peu. Puis je sonne à nouveau, je suis en larmes, la douleur est trop vive je n’en peux plus. Ils terminent de prendre les images qu’ils leur faut et me sortent de là plus vite que prévu. 
Devant ma détresse, le médecin va chercher mon mari. Il vient m’aider à me redresser. J’ai tellement mal.
Nous n’aurons bien sûr pas les résultats. Il faudra attendre une semaine. Soit par téléphone soit au prochain rdv à l’hôpital ils ne savent pas. 
On rentre à la maison.