Jeudi 7 mai

On me donne un “décontractant” pour que je sois détendue avant d’arrêter ton coeur. En fait, je ne suis pas détendue, je suis carrément dans les vapes. Ton père a un bien meilleur souvenir de cette journée. Moi je me souviens juste être dans la salle où l’on m’a fait l’amniodrainage. Il y a cette homme barbu qui se présente et d’une voix douce me dit son prénom et qu’il est sage-femme. Avec ton père ça nous fait rire. Il n’y a pas d’équivalent masculin pour ce titre ? 
Plusieurs personnes sont autour de moi. Ils en profitent pour me faire un nouvel amniodrainage pour me soulager. 
Depuis le début de la semaine, entre la tumeur et le liquide amniotique qu’ils ont retiré, mon ventre a bien diminué.
La médecin s’approche de moi, et me dit “voilà c’est fait”.
Je suis dans les vapes mais je demande : 

“D’abord vous avez arrêté son coeur et ensuite vous avez ponctionné la tumeur ?
– Oui”. 

Je suis rassurée et je replonge dans mes vapes. 
Ton cœur ne bat plus. 
Ils m’ont placé un tampon pour déclencher le travail. Le mot d’ordre que la médecin a donné à tout le service est “elle ne doit pas souffrir”. 
Je suis chargée d’antidouleur. Le reste de la journée est confus. 

Vendredi 8 mai

Toujours pas de contraction. On me remet un tampon. 
J’appelle ma mère. Elle trouve que c’est long. Je ne me rends plus compte de rien. On me demande si j’ai des contractions mais je ne sens rien. 
Ma mère me demande si il n’y a pas moyen d’accélérer le processus ? Comment ça peut être si long ? 
Dans les vapes, je n’ai plus la notion de ce que je dis, et sans ménagement je lui réponds : 

“Non ils ne peuvent pas accélérer car s‘ils choquent trop, comme j’ai un utérus de la taille d’une femme à terme et le col de la taille d’une femme à 31 semaines, je risque la rupture utérine”.

J’entends qu’elle bascule. Elle met sa casquette de mère inquiète. Son bébé risque la rupture utérine. 

On vient me parler de ce qui se passera après. De la reconnaissance et des obsèques. 
Je ne veux rien entendre. 
D’abord je me concentre sur l’accouchement. J’ai conscience qu’il y a un risque pour mon utérus. Je verrai ensuite pour après l’accouchement. Si je commence à penser à tout le reste je sais que je n’y arriverai pas.
Les sages femmes défilent. Avec des méthodes plus ou moins alternatives pour m’aider à soulager mon stress, ma tristesse et accélérer le travail. Le col semble s’ouvrir un peu plus à chacun de leur passage. 

Finalement à la première contraction, on m’emmène dans la salle d’accouchement pour me poser la péridurale. Le mot d’ordre est “elle ne doit pas souffrir”. Je souffre déjà tellement de la mort de mon bébé, on ne va pas en plus m’infliger une douleur physique. 
Je n’ai pas souffert. En fait, mes règles sont plus douloureuses que l’a été mon accouchement. 

La sage-femme qui m’a accompagné dans la salle d’accouchement s’en va. C’est l’équipe de nuit qui arrive. J’en ai marre de tous ces changements de personnel, je me rends compte que tout est très long. Mais comme toutes, la sage-femme qui va m’assister pour mon accouchement est adorable et très à l’écoute. 

Il fait chaud. Les fenêtres ne s’ouvrent pas de plus de 10 cm. Honnêtement je comprends pourquoi. Les idées noires prennent vite de la place. 
Il est 20 heures. On entend les applaudissements. Comme tous les soirs. On discute un peu de tout et de rien. Mon col met du temps à s’ouvrir. Finalement elle décide de percer la poche des eaux. A partir de là tout va beaucoup plus vite. 
On lui explique qu’on ne sait pas encore si on voudra voir ta malformation. Certains parents en ont besoin pour s’assurer qu’ils ont fait le bon choix. Nous, nous sommes en paix avec cette décision et je n’ai pas besoin de voir ta malformation (très visible de ce qu’on m’en a dit) pour m’en assurer. Au contraire, j’ai peur que cela me traumatise, et je ne veux pas avoir cette image en pensant à toi. 

Samedi 9 mai 2020

Il est 1h51. Tu es là. Plus précisément, tu n’es plus là. Tu viens de quitter mon ventre.
La sage femme te tient et nous dit de fermer les yeux, elle va t’emmener. Avec ton père nous sommes front contre front. Épuisés.
Je ne peux pas rentrer dans ma chambre. Je dois rester encore quelques heures, deux ? trois ? je ne sais plus mais cela me semble une éternité, pour surveiller. 
La cadre entre dans la salle et me demande si nous voulons une autopsie. C’est trop tôt. Elle nous parle administratif. Si nous voulons te reconnaître. S’occuper des obsèques. 
Je demande si eux ne peuvent pas s’en occuper ? Je n’ai absolument pas la force de penser à ça. Et je ne suis pas attachée aux lieux de culte, cela ne fait pas sens pour moi. Je préfère te savoir avec d’autres enfants. Dans un jardin de l’hôpital.
Elle nous laisse réfléchir et revient plus tard. 
Ton père demande si une autopsie pourra aider d’autres parents, mais elle nous dit que non. Alors nous refusons l’autopsie. Nous voulons te laisser en paix maintenant. Te laisser tranquille, nous t’avons suffisamment malmené comme ça. 

Il est 5 heures du matin, j’envoie un message à ma mère, je lui dis que l’accouchement s’est bien passé. J’essaye de dormir un peu. 
7 heures, je sonne pour qu’on m’accompagne aux toilettes, je n’ai pas le droit de me lever seule. Ils en profitent pour apporter le petit déjeuner. 
La nuit aura été courte. La sage-femme vient m’ausculter. Le moment que je redoutais est là. Elle soulève ma blouse et je vois mon ventre. Ce ventre vide, brun et mou. Tu n’es plus là où tu étais. 

J’ai hâte de te voir. Qu’ils te préparent pour que je puisse enfin te voir mon bébé. Ton père ne sait pas encore. Il réfléchit. Il décide finalement de venir, car il regrettera peut être de ne pas t’avoir vu, mais il ne regrettera jamais de t’avoir vu. 

11 heures, on peut te voir. Tu es là, tout petit, au milieu d’une grande pièce. Tu es dans un nid d’ange marinière et coiffé d’un petit bonnet marinière. Avec ton père on met souvent des marinières, et sans le savoir c’est cette tenue qu’ils t’ont choisie. Finalement la marinière c’est ce qui représente notre famille.
Tu pèses 1,978 kg (tumeur incluse). Tu as l’air en paix. Je te trouve tellement beau. Te voir m’apporte tellement de paix et de calme. Tu es beau mon fils, et je t’aime tellement. Tu as des grandes mains avec de longs doigts. Je t’embrasse et je te mouille de mes larmes. Pardon d’avoir mouillé ton petit bonnet mon cœur. Pardon pour tout. 

Maman et Yves reviennent nous voir devant l’hôpital. Ça fait du bien de les voir. On doit rester encore cette nuit et demain nous rentrerons à la maison. 

Dimanche 10 mai

On rentre à la maison. On a tous les papiers pour la CAF et la sécu pour déclencher mon congé maternité. Je délègue cette partie, je ne suis plus que l’ombre de moi même. Maman et Yves s’occupent de tout. 

Lundi 11 mai

Déconfinement. Avec ton père on va faire des courses car tout ce qu’on avait dans le frigo a pourri durant notre absence. On achète pour une centaine d’euros de bière, de saucisson et de glace. Ton père ne mange jamais de glace, mais depuis que tu es parti, il en mange. Beaucoup. Même en hiver il en mange tous les weekend. C’est une habitude qu’il garde encore aujourd’hui.

Nous sommes déconfinés. Nous pouvons sortir de chez nous. Il y a encore une barrière de 100 km, mais nous retrouvons plus de libertés. La vie reprend. En tous cas chez les autres. De mon côté j’ai l’impression qu’elle s’est arrêtée. La tienne s’est arrêtée. Mais alors, pourquoi la mienne continue ? Finalement, si c’est ça la vie, je ne suis pas sûre d’en vouloir davantage. 
Je ne vis plus. J’erre. 
Ton père et ta grand-mère ne me lâchent pas d’une semelle.