7 juin 2020

Aujourd’hui ça fait un mois que nous avons arrêté ton petit cœur. 
Aujourd’hui c’est la fête des mères. 
Ma première fête des mères.
Je fais ce que je peux pour me protéger. Je ne vais pas sur les réseaux sociaux, ou peu, et j’ai pris soin de bloquer les comptes des personnes qui attendaient un bébé en même temps que moi et qui ont leur bébé auprès d’eux aujourd’hui. 
Cette fête des mères est toute particulière pour moi et très triste. Est-ce que c’est ma fête aussi ? Il y a un mois tu étais encore dans mon ventre, aujourd’hui tu n’es plus là. Mon ventre est plat et ta chambre est vide. Est-ce que c’est ma fête aujourd’hui ? Est-ce que je suis devenue mère ? Je me demande, pourtant je suis bien ta maman. 

Je me suis inscrite sur des groupes de soutien sur les réseaux sociaux. Et je découvre les mots “mamange”, “papange”, et “parange”. Car il n’y a pas de mot pour désigner les parents désenfantés. Une femme qui perd son mari est veuve. Une enfant qui perd ses parents est orphelin. Une mère qui perd son enfant, il n’y a pas de mot. Moi je ne comprends pas ce constat qui est fait. Je ne crois pas qu’une mère cesse d’être mère après la mort de son enfant. Peu importe l’âge de l’enfant au moment du décès. Je suis maman. Je suis ta maman.
Mon amour pour toi ne s’est pas évanoui après ta mort. Si je suis mamange, cela veut dire que je ne suis pas maman ? Est-ce que je suis moins qu’une mère ? 

Je sais que je n’ai pas connu les nuits blanches, les biberons et les couches. Je sais que je n’entendrai jamais tes premiers mots, que je ne te verrai jamais faire tes premiers pas, que je ne t’accompagnerai jamais pour ton premier jour d’école. 
Mais quand tu étais dans mon ventre, les enfants se retournaient dans la rue et disaient “hé regarde, une maman avec son bébé dans son ventre.” 
Le dimanche avant de quitter l’hôpital nous sommes venus te voir pour te dire au revoir, et une femme du personnel est entrée dans la pièce pour nous dire “ils vont l’emmener”, pour nous signaler que ce dernier rdv avec toi était terminé. Quand elle s’est retournée en fermant la porte elle a dit “attends encore quelques minutes, les parents sont là”. Les parents. Elle a dit “les parents”. Parce que c’est ce que nous sommes. Tes parents. Des parents. Des parents qui connaissent l’amour inconditionnel que l’on a pour son enfant. Des parents qui connaissent l’inquiétude que l’on a pour son enfant. Des parents qui connaissent la difficulté à faire de son mieux pour son enfant, à prendre des décisions pour son bien. Alors oui, ce n’est pas que ça être parent, mais c’est aussi ça. Et c’est la seule facette de la parentalité que nous connaissons. C’est notre expérience de la parentalité.
Nous sommes parents et nous sommes paranges. Nous sommes les deux. 
Pas l’un ou l’autre. Parce que nous avons un fils. 
Notre fils s’appelle Arthur. Notre fils figure sur notre livret de famille en tant que notre premier enfant.

8  juin 2020

William reprend le travail. Il doit partir au siège, passer 4 jours à Paris. Il n’est pas trop serein à l’idée de me laisser seule. Moi je ne suis pas sûre d’être capable de rester seule. Je demande à Maëva si elle veut bien venir, elle n’hésite pas et réserve ses billets pour passer ces quelques jours avec moi. 
Je me rends compte qu’il y a un cercle de bienveillance qui s’est installé autour de moi. Maëva qui vient dès l’instant où je lui demande. Julie et Laura qui nous ont envoyé un bouquet de fleurs que nous recevons quelques jours après être rentrés de l’hôpital. Anaïs qui m’envoie des messages, à qui je ne réponds pas et qui persévère. Elle vient à la maison pour nous apporter un plat de lasagne, et d’autres choses à manger, car elle se doute que notre alimentation n’est pas notre priorité. Elle a raison. 
Je reçois des messages mais je ne réponds à personne. Je ne veux pas qu’on me parle. Je veux qu’on me laisse tranquille. Le pays est déconfiné mais pas moi. 

William s’occupe de prévenir les amis et les voisins. Moi on n’ose plus vraiment m’approcher et ça me va bien. Mon mari est incroyablement solide. Il met tout notre entourage au courant de notre situation afin de m’éviter le plus possible d’avoir à le faire. Il prend tout sur lui. Il paraît indestructible et inaltérable. 
Grâce à lui je n’ai eu à supporter que peu de maladresses. 

« Vous êtes jeunes, vous rebondirez. »

Evidemment que nous allons rebondir, sinon nous serions déjà morts. Nous n’avons pas le choix. Nous devons survivre dans cette nouvelle réalité. Celle où notre enfant est mort. Et si par « rebondir » il faut comprendre « vous en aurez d’autres », peut-être. Les médecins ont tout fait pour préserver mon utérus. Mon gynécologue m’a dit que j’avais « un terrain très accueillant ». Et je mesure la chance que j’ai d’avoir encore mon utérus. Mais une chose est sûre, même si nous avons d’autres enfants un jour, nous n’oublierons jamais Arthur. La peine causée par la perte de notre premier enfant sera toujours là. Arthur ne sera jamais remplacé. Mais si nous avons de la chance, Arthur deviendra grand frère.

« Tu es forte tu vas y arriver. »

Comment ça je suis forte ? Je ne suis pas plus forte que n’importe qui. Je ne suis pas faite d’acier. Je n’ai pas un cœur en marbre. Pourquoi moi j’y arriverai mieux qu’une autre ? Est-ce que je mérite ce qui m’arrive parce que je suis forte ? Est-ce qu’il vaut vraiment mieux que ça tombe sur moi que sur quelqu’un d’autre ? Non, je ne suis pas forte. Je suis anéantie. 

9  juin 2020

J’ai rdv avec le kinésiologue de maman. Il a fait son possible pour déplacer des rdv et me recevoir le plus tôt possible. Normalement il faut plusieurs mois avant d’avoir un rdv. 
Et ça tombe pile un mois après ton décès. Pour lui ce n’est pas un hasard.
Il me conseille des fleurs de bach et de la mélatonine. C’est le moment pour moi d’arrêter les anxiolytiques. Cela fait un mois que j’en prends un tous les soirs pour m’aider à m’endormir. Je n’en prends pas la journée. De toute façon quand je me lève je sens que je suis dans le coltard. Normalement il n’y a pas de phénomène de dépendance donc je m’autorise à en prendre. Je me lève tard quand je les prends, les journées passent plus vite comme ça. Ces journées insupportables. Chaque matin je suis réveillée par le silence. Ce silence assourdissant. Ce n’est pas normal. Je devrai être réveillée par tes pleurs. 

Pendant que Maëva est là j’ai des rdv quasiment tous les jours. Je lui demande si ça ne la dérange pas que nous nous rendions à tous ces rdv à pied. Marcher, c’est la seule activité physique qui m’est autorisée. Je ne peux pas encore reprendre le sport. Je ne peux pas me baigner non plus. Je saigne encore. C’est normal après un accouchement mais je me demande quand ça va s’arrêter ? Quand est-ce que je vais pouvoir reprendre le sport ? Je ne supporte pas mon corps. Ces jambes sans muscle. Ce ventre mou et tombant.  Cette ligne noire qui remonte de mon pubis et arrive presque entre mes seins. Ces vergetures rouges qui prennent tout le ventre. Pour l’instant la seule chose que je peux faire est marcher, mettre de l’huile anti-vergeture et aller à des séances de pressothérapie deux fois par semaine. Je n’aime pas ce nouveau corps. Je sais que je vais devoir l’accepter car je ne retrouverai jamais mon ancien corps. Je sais que je ne serai plus jamais la même. Je ne m’aime pas beaucoup en ce moment. Un jour ça reviendra, mais pas aujourd’hui.