La vie continue. Les femmes tombent enceinte. Les bébés naissent vivants et en bonne santé. Les gens sont heureux. Je les déteste. Je déteste ces femmes qui osent être heureuses et portent la vie. Je déteste les bébés vivants. Je déteste ces femmes qui ont décidé de faire un enfant. Et par-dessus tout je me déteste moi d’avoir ces pensées. Mais je n’y peux rien, je voudrais qu’ils meurent tous. Ou mieux, je voudrais mourir moi. Mais j’ai laissé passer ma chance de partir avec mon bébé. Je n’aurai pas dû interrompre ma grossesse, j’aurai dû continuer et partir avec lui. Pourquoi je n’y pense que maintenant ? Maintenant qu’il est trop tard. Car si je veux mourir, je sais qu’il n’est pas question que je me suicide.
Je me déteste. Je déteste ce corps qui n’est plus le mien. Je déteste ce visage bouffi et ce regard vide. Je déteste détester tout le monde. Je ne peux plus me regarder.
Je vais chez le coiffeur, je demande de couper mes cheveux et de faire une coloration. Des années que je n’en ai pas faite parce que je prône le naturel, je fais attention aux perturbateurs endocriniens… Mais comme je n’en ai plus rien à faire de tout, je fais une coloration. J’ai besoin de changement. J’ai besoin de pouvoir me regarder.
“Tu es en télétravail ?”
Ce que j’ai envie de dire : “Non connard, un bébé mort avec une grosse tumeur vient de sortir de mon utérus. J’ai des points de suture car la tumeur était tellement grosse que je me suis déchirée en la sortant, et à l’heure où je te parle, cela fait trois semaines que je me vide de mon sang”.
Ce que je dis :
“Non je suis en congé mat”.
Je sens qu’il y a un blanc. Quoi ? Parce que mon bébé est mort, je n’ai pas le droit d’être en congé maternité ?
J’ai un post partum moi aussi. Mon corps a accouché. Comme une maman qui accouche d’un bébé en vie. Donc oui je suis en congés maternité, le bébé en moins.
Quand je dis que je suis en congé mat, je vois l’étonnement des gens.
Alors tout le monde a oublié que j’étais enceinte ? Ça y est ? Parce que vous ne voyez pas de bébé, cette grossesse n’a pas existé ? Les derniers mois que j’ai vécu n’ont pas été éprouvants ?
Je crois que tout ça est trop abstrait pour le reste du monde.
Ma sage femme et la psy de l’hôpital m’ont conseillé d’en parler. Mais comment en parler quand je commence une phrase par “quand j’étais enceinte” et que j’ai pour seule réponse le silence ?
Donc je n’en parle pas. Ou très peu. Je sais que j’ai quelques personnes à qui je peux en parler librement, mais je comprends aussi que c’est un sujet tabou.
Et ça me met en rogne parce que je ne veux pas faire de mon fils un tabou.
J’ai envie de leur hurler :
“Mon bébé est mort, acceptez-le ! Acceptez ma nouvelle réalité ! Cessez ce mutisme. On dirait que vous voulez nier mon histoire si horrible soit-elle”.
“Ça ne devrait pas arriver”.
Je suis on ne peut plus d’accord avec ça. Parce que putain qu’est ce que c’est dur ! Mais ça arrive. Et en fait on dit que c’est très rare mais ça touche 7000 familles par an en France. Je ne trouve pas ça si rare que ça. Je trouve même ça énorme.
Et quand on commence à en parler on se rend compte que ça arrive à beaucoup de monde. La fille du voisin, à qui s’est arrivé plus ou moins en même temps que nous. La sœur d’un collègue, à qui s’est arrivé plus ou moins en même temps que nous.
Nous ne sommes pas seul.e.s. Vous n’êtes pas seul.e.s.
J’évolue désormais entre deux mondes. La surface, celui où les gens ne savent pas comment réagir parce que ce n’est pas une situation fréquente, et c’est tant mieux. Avec eux je peux avoir des discussions légères, me changer les idées, et ça me fait du bien. Avec eux je suis une femme normale. Avec eux je ne suis pas juste cet événement.
La profondeur, car quand on creuse, on se rend compte que nous ne sommes pas seules. Qu’il y a des femmes qui vont comprendre que nous avons des idées très sombres et pas politiquement ni moralement « correctes » et qui ne nous jugent pas. Qui vont nous aider à faire disparaître ces idées simplement en nous disant qu’elles sont normales et légitimes vu ce qu’il nous arrive. Qui nous autorisent à avoir ces pensées qui ne nous définissent pas, ni ne font de nous de mauvaises personnes. Elles font simplement partie du chemin. Elles sont là. Et surtout elles s’en vont.
Ces femmes qui n’ont pas la même histoire, qui n’ont pas forcément pris la même décision que nous. Mais ces femmes qui ont accompagné leur bébé dans la mort du mieux qu’elles le pouvaient.
J’évolue aussi entre le monde terrestre, réel, palpable et pragmatique ; et le spirituel. Je me lance dans des lectures auxquelles je ne croyais pas pour mieux “percevoir le monde subtil qui nous entoure“. Pour mieux capter les messages de mon fils s’il m’en envoie. Pour mieux comprendre les âmes. Et surtout pour créer un lien avec mon fils qui ne vit pas sur terre.
Je ressens le besoin de me reconnecter à mon intuition, je ne sais plus ce que je veux ni ce qui me fait du bien. En fait, je ne sais même pas qui je suis.
Donc je cherche. Je lis des livres sur les âmes, sur la mission de vie, sur l’Ikigai, je me mets au yoga, à la méditation, je teste le défis des 100 jours, j’écris tous les matins dans un journal, je fais du reiki, des rituels de pleine lune et de nouvelle lune, des lettres à l’Univers, des stages de calme mental, des conférences de développement personnel, je m’intéresse à la naturopathie, l’aromathérapie, la lithothérapie, je m’achète des oracles, je crée des bougies et je tente même de me mettre au crochet. Bon franchement le crochet, c’est pas mon truc.
Mais alors, c’est quoi mon truc ? Car je sais. Non en fait je sens. Que cette bouse que m’a donné la vie (certains disent “cadeau mal emballé” ou “morceau de glaise”, pour moi clairement c’est de la merde), je dois en faire quelque chose. Je dois la transformer. Je dois transformer cette souffrance en quelque chose de lumineux.
Cette bouse, donc, est là et elle fait partie de ma vie maintenant. Et je ne crois pas que ce soit ma destinée. Je ne crois pas que l’Univers me l’ait donné pour me mettre sur une voie quelconque. Je ne crois pas que ce soit mon karma non plus, ni qu’il y ait quelque chose à comprendre.
Mais c’est là. Je ne suis pas responsable de ce qui est arrivé. Je ne suis pas responsable. L’Univers non plus. Par contre, je suis responsable de ce que je vais en faire. Je suis responsable de la façon dont je vais le transformer. Je suis responsable de ma vie. Je suis responsable de me laisser dépasser par cet évènement et laisser l’obscurité m’engloutir. Mais je ne suis pas cette femme. Et je ne serai pas cette mère.
J’ai fait des prières à l’Univers. Comme on fait sa lettre au Père Noël. Je lui ai demandé des choses, j’ai fait des vœux, j’ai fait tout ce qu’il fallait. J’ai été bien sage.
Mais la vérité c’est que l’Univers ne me doit rien. Et que je ne sais pas si ça va aller. Je me suis accrochée à ces croyances qui ne me correspondent pas pour me donner de l’espoir et ne pas sombrer. Mais je ne suis pas alignée avec elles. Je ne le suis plus aujourd’hui.
Par contre je crois en moi, je crois que quoi qu’il arrive, je le surmonterai.
Je crois que tout part de soi. Et ce n’est vraiment pas la peine d’aller chercher à l’extérieur de soi un coupable ou des ressources.
Je ne renie pas tout de mes lectures. Je pense faire partie d’un tout, faire partie de quelque chose qui me dépasse. Quelque chose de plus grand. Je me sens plus reliée au monde qui m’entoure. Mais je ne crois pas que tout ira bien, je me suis détachée de cette pensée. Car en fait personne ne peut le savoir.
Alors s’il vous plaît, ne me dites plus que “ça va aller” ou que “tout ira bien”, car “il n’y a pas de raison” que ça aille mal. Parfois les choses arrivent sans raison. Et parfois tout ne va pas bien. Si vous ne savez pas quoi dire, surtout ne dites rien.
“Si ne pas aider, alors ne pas nuire”.
Et si je pleure, laissez moi pleurer. Car pleurer quand on est triste, c’est le signe que « ça va ».
Et si vous me voyez sourire, ce n’est pas que je suis “passée à autre chose”, car on ne passe pas à autre chose.
Il y a des jours où je vais sourire et d’autres où je vais pleurer.
Et dans les deux cas, “ça va”.
De mes expérimentations, j’ai gardé des choses et j’en ai laissé d’autres. J’ai changé. Profondément. Ou alors je me suis trouvée ? En fait, ça n’a pas tellement d’importance.
J’ai réussi à transformer. Je me suis assise avec ma tristesse, toutes les deux nous avons acheté un nom de domaine, et nous avons écrit. Longtemps.
Je suis sortie de ma zone de confort en publiant et rendant public mon histoire.
J’apporte ma toute petite pierre à l’édifice de la sensibilisation au deuil périnatal.
Cette histoire ne sera peut-être pas lue, mais ce n’est pas grave, l’important c’est qu’elle soit là.
Je ne sais pas quand ça s’est produit, mais un jour j’ai pris conscience que j’avais choisi de vivre.
Et je choisis de vivre tous les jours.