11 mars 2020
L’échographie du deuxième trimestre. La T2. L’écho morpho.
On se rend à l’hôpital Sainte Musse qui a repris mon suivi de grossesse. C’est là que je vais accoucher. Nous avons déjà prévu la visite de la maternité le 7 mai.
Je suis contente car ils sont très portés sur les accouchements physiologiques et naturels. C’est exactement ce que je veux.
Nous rentrons dans la salle d’examen. On a tellement hâte de savoir si tu es un garçon ! D’ailleurs, on a prévu une petite mise en scène pour l’annoncer aux copains le soir même. C’est mercredi, ils viennent manger à la maison pour regarder Top Chef. C’est notre rituel depuis 2 ans.
Je m’installe, elle met le gel sur le ventre et on commence.
Je dis “c’est marrant quand on regarde comme ça on dirait pas un bébé”. En disant ça, je serre le cœur de l’échographiste mais elle ne laisse rien paraître.
Elle est très silencieuse. Puis elle nous dit :
“Je ne peux pas vous dire que tout va bien avec votre bébé”. Ma gorge se serre.
“J’ai des cases à remplir, et votre bébé ne rentre pas dans ces cases, pour que tout aille bien.”
Je lui dis que je vais pleurer, beaucoup. Elle me dit que je peux.
Les prochaines minutes paraissent une éternité, elles se passent dans le silence. L’écran en face de moi s’éteint, je ne vois pas ce qui se passe.
Jusqu’à ce qu’elle reparle en nous disant “là c’est ses pieds”, elle me rallume l’écran.
William demande si on connait le sexe, moi je dis que ce n’est pas le sujet, je ne veux pas savoir le sexe si je ne sais pas si tout va bien, alors elle ne nous le donne pas.
Elle nous dit :
“Votre bébé a une masse en bas de la colonne vertébrale”.
Je réponds que je ne comprends pas car je te sens bouger. Et pour moi une masse en bas de la colonne vertébrale entraîne un handicap des membres inférieurs.
Elle me dit :
“Oui il peut bouger il n’est pas gêné
– Mais qu’est-ce qu’il a alors ?
– Vous allez devoir aller à Marseille voir un médecin ils pourront vous en dire plus
– Mais comment ça une masse ? Une tumeur ?
– Oui si une tumeur ça vous parle plus alors, oui il a une tumeur.”
J’entends « cancer ». Mon cœur se brise.
Je lui demande s’il est question d’interrompre la grossesse, elle me dit que non.
Je souffle.
Je lui pose d’autres questions mais elle me répond qu’elle n’est pas habilitée à m’en dire davantage, il faut que nous allions à Marseille, au diagnostic prénatal de la Timone Enfant. Ils nous recevront demain ou après-demain.
La Timone.
Le choc.
Nous vivons dans une grande ville avec plusieurs hôpitaux, et de nombreux médecins qualifiés.
D’expérience, je sais que quand on va à La Timone c’est grave. Tous ceux que je connais (ou presque) qui ont été là bas, ont fini par mourir de l’affection pour laquelle on les y a envoyés.
La Timone c’est là où se trouvent les grands docteurs, ceux qui s’occupent des maladies graves.
Pour moi c’est la fin du monde. Mon bébé doit aller à La Timone.
Je deviens mère à ce moment-là. William devient père au même moment. On comprend vraiment, pour la première fois, le sens du verbe “s’inquiéter”.
C’est ça être parent ? Ce sentiment d’inquiétude qui nous envahit ? Nous quitte-t-il un jour ? Cette sensation est d’une rare violence. Elle arrive de plein fouet sans que nous y soyons préparés.
Je ne sais pas de quoi souffre mon enfant, mais je prends conscience de la gravité de la situation.
12 mars 2020
Il est environ 9 heures, la Timone m’appelle pour me donner rendez-vous le lendemain matin, vendredi 13, à 10 heures, au service de diagnostic prénatal de la Timone Enfant.
William a annulé ses rendez-vous, il reste avec moi. De toute façon je ne suis pas en état de rester seule. J’ai prévenu mon patron que je serai en arrêt jusqu’à la fin du mois.
Je me douche et je dois m’habiller. Comment m’habiller ?
Je ne veux pas mettre de vêtements de grossesse. A ce moment-là je rejette tout. Même ma grossesse. Je veux me réveiller, je ne veux pas vivre ce cauchemar, je ne veux pas que tu sois malade, je ne veux pas être enceinte, je veux que tu sois dans mes bras.
Je dois m’habiller et je ne rentre plus dans mes vêtements d’avant. J’ai déjà pris plus de 6 kg. 8 je crois. Tous dans le ventre. Je suis déjà bien ronde pour mon terme comme on ne cesse de me le faire remarquer. Je m’en fous d’être ronde, je veux juste que toi tu ailles bien.
Vendredi 13 mars 2020.
Je ne sais pas si je suis superstitieuse ou non. Je ne sais pas si c’est un jour qui va nous porter bonheur ou pas. A dire vrai, à la fin de la journée je ne le sais pas non plus.
On cherche un endroit où se garer, on cherche notre chemin.
Sur le parvis des enfants jouent, courent. Je me dis que ces enfants sont probablement malades puisque que c’est un hôpital pour enfants et qu’ils ont quand même l’air d’aller bien. Ça me rassure un peu.
Nous montons dans la salle d’attente. Je vois une affiche “groupe de soutien au deuil périnatal”. Je bloque dessus. Périnatal ? Mais ça veut dire autour de la naissance ? Pourquoi on nous parle de deuil ? Je ne comprends pas. Mon cerveau ne comprend pas. On est dans un lieu de naissance. On porte la vie. Le deuil est associé à la mort. Cela voudrait dire que des bébés meurent ? Comment pourraient-ils mourir ? De toute façon je ne suis pas concernée, j’ai passé les 3 mois, il ne peut rien arriver à mon bébé. Du moins pas la mort.
On attend que l’on vienne nous chercher.
C’est enfin notre tour. Je vais faire une échographie, mais ils savent déjà ce que c’est. Un tératome. De la façon dont ils en parlent ça a l’air de rien.
30 minutes d’échographie. Je ne fais que pleurer. J’ai mal. Ils appuient sur mon ventre. Ils veulent que mon bébé se retourne mais il ne se retourne pas. Il est gêné.
Le verdict tombe. C’est un tératome sacro coccygien. Un nom barbare pour un petit bébé.
C’est une tumeur bénigne. C’est une malformation très rare, qui touche un bébé sur 35000 mais qu’ils ont l’habitude de voir. Une tumeur qui se forme au niveau des fesses en bas de la colonne vertébrale. Dedans il y a essentiellement du liquide, ce qui est plutôt bon signe. Et il peut y avoir des dents, des cheveux… C’est assez commun finalement un tératome. Les médecins m’expliquent que tumeur c’est un mot assez générique, et que ce n’est pas associé au cancer. Du moins pas forcément. La pression commence à redescendre.
Maintenant je vais devoir être surveillée de près. Enfin mon bébé surtout. Moi ça va. A aucun moment on ne me parle de grossesse à risques, ni de maternité de niveau 3, même si je sais déjà que je devrai accoucher dans l’une de ces maternités.
Maintenant, une échographie toutes les 2 semaines. Il faut surveiller l’état de la tumeur. Sachant qu’elle ne peut que grossir et qu’elle grossira en même temps que le bébé. Elle ne peut pas se résorber.
“Vous voulez connaître le sexe ?
-Vous pouvez me dire que ça ira ?
-Non.
-Alors je ne veux pas connaître le sexe.”
La tumeur fait 16 cm. Je trouve ça énorme. Je demande combien mesure mon bébé.
On ne me répond pas, on me dit que ce n’est pas la taille qui compte. L’important c’est que la partie charnue soit minoritaire car le cœur envoie du sang à la tumeur pour l’alimenter. Il faut surveiller le cœur de près pour qu’il ne se retrouve pas en insuffisance, qu’il arrive à alimenter tout le corps du bébé et pas uniquement la tumeur.
Pour l’instant la tumeur a l’air liquidienne, ce qui est bon signe, mais on en saura plus à l’IRM que l’on fera vers le mois de mai, au septième mois. Dans 2 mois.
C’est cette IRM qui sera utile à l’équipe pédiatrique en charge de l’opération pour retirer la tumeur.
Je vais devoir accoucher par césarienne pour ne pas prendre le risque de rompre la tumeur qui pourrait causer une hémorragie.
On va opérer mon bébé dans ses premiers jours de vie. Ce serait bien que je me rapproche le plus près possible du terme pour qu’il soit suffisamment robuste pour résister à l’anesthésie.
Je suis dévastée.
On va devoir faire une anesthésie à mon tout petit bébé ? Est-ce que j’aurai au moins le temps de le prendre dans mes bras ? Ou à peine sortie du ventre de maman il file au bloc ?
Tout ça est surréaliste.
On m’autorise à prendre un quart de lexomil. La journée n’est pas terminée. Nous devons voir la chirurgienne, la généticienne, le cardiologue pour une écho-cardio foetale.
La chirurgienne nous attend. On se perd dans les couloirs. Il n’y a personne. J’ai mon dossier sous le bras. William me suit avec mes affaires comme un sherpa. Je sanglote en continue, j’ai l’impression que les larmes ne cesseront jamais de couler. Les sage-femmes comprennent vite qu’on a besoin d’aide et nous aident à trouver le bureau de la chirurgienne. Elle a un nom des pays de l’est. J’ai eu une mauvaise expérience avec une médecin russe alors j’appréhende. Je sais qu’ils sont plus froids. Je sais que c’est une différence culturelle et non par méchanceté.
Elle nous reçoit dans son bureau. Elle prend un papier et un crayon et nous dessine ce qu’a notre bébé. Elle n’a pas fait les beaux-arts, mais le schéma est très clair. On comprend ce qu’a notre bébé, ce que tu as. On comprend ce qu’ils vont devoir retirer.
“C’est un garçon ou une fille ?
– On ne sait pas.”
Elle ne peut pas nous faire un schéma très précis de l’opération car il lui manque des informations.
“Nous allons devoir opérer votre bébé dans ses premiers jours de vie, car il y a une artère qui alimente la tumeur. Si l’on attend trop, le cœur du bébé risque de ne pas suivre. On en saura plus avec l’IRM, qui nous dira vraiment comment on peut opérer. Après l’opération, il y a un suivi très régulier pendant les premières années de vie. Tous les deux ou trois mois, durant les trois premières années de vie, il faudra faire des prélèvements, pour vérifier que les cellules restantes ne deviennent pas cancéreuses. Après on étalera le suivi tous les 6 mois jusqu’à ses 5 ans.”
Je demande si il y a des risques de décès à l’opération
“Non c’est très rare. ça nous est déjà arrivé de perdre deux bébés mais normalement ça n’arrive pas.
– Est-ce qu’il aura des séquelles ?
– Il sera probablement un peu constipé.”
Je suis très soulagée. Un enfant constipé, on pourra le gérer.
Je demande si mon bébé pourra se développer correctement dans mon ventre s’il y a une tumeur qui prend de la place ?
“Oui. Votre utérus est extensible, comme les mamans qui attendent des jumeaux.”
Nous sommes vraiment rassurés de ce rendez-vous. L’équipe qui nous prend en charge a déjà vu ça, ils ont l’air très compétents.
La chirurgienne me demande même si je veux les coordonnées d’une maman qui a eu un enfant avec la même malformation et qui aujourd’hui va très bien.
Je dis oui évidemment !
On sort de là, en ayant compris ce qui nous attendait. Rassurés pour notre enfant. Je me dis que quand même dès le début de vie, il ne part pas avec des facilités, mais c’est un battant, on va s’en sortir.
Direction la généticienne.
On arrive déjà beaucoup plus détendus que les deux premiers rdv. Elle nous pose des questions, mais elle sait déjà que ce n’est pas génétique.
“Êtes-vous cousins ?
– Non.”
On répond non à toutes ses questions. Puis papa ne tient plus. Il demande si on peut connaître le sexe. Je suis d’accord car je suis confiante en l’avenir.
Elle part voir les échographistes demander si ils se souviennent du sexe de notre bébé.
Elle revient en ouvrant la porte et dans un grand sourire :
“C’est un petit gars !”
On est super contents !
Plus qu’un rendez-vous pour clôturer cette journée.
Nous sommes dans la salle d’attente. Cela fait presque 4 heures que nous sommes ici. Épuisés nerveusement. Une adorable sage femme me propose un jus de raisin et une madeleine car elle a remarqué que je n’ai pas mangé et qu’il est pas loin de 14 heures. Elle a raison. Le lexomil fait effet et je me rends compte que j’ai faim. Je me rends compte aussi que William est dans le même état que moi (le bébé dans le ventre en moins) et que personne ne lui a proposé de madeleine à lui. Ce n’est que le père. Je demande gentiment à la sage femme si elle n’a pas la même chose pour mon mari. Cette question semble la déstabiliser. Je crois que ça ne se fait pas mais elle finit par lui apporter.
Le cardiologue nous reçoit. Je n’ai pas fini d’avaler ma madeleine.
“Vous êtes diabétique ?
-Non, je suis enceinte et affamée parce que je n’ai pas mangé”.
Tout va bien d’un point de vue cardio. Même s’il a du mal à voir parce que “qu’est-ce qu’il bouge ce bébé !” Je ne le sais pas encore, mais c’est la phrase qui reviendra le plus souvent à chacune des échographies. Mon bébé bouge. Beaucoup. Un vrai petit footballeur. Le cardiologue appuie de plus en plus vivement sur mon ventre.
Je n’en peux plus.
“Allez retourne toi !
– Stop ! Arrêtez maintenant de lui demander de se retourner ! Il ne peut pas il est gêné par sa tumeur !”
En prononçant cette phrase, je suis sa maman, je n’ai pas de doute là dessus.
Fini journée, comme dit papa.
Ces heures ont été éprouvantes. On s’arrête sur la route dans un fast food pour manger un burger. On a la dalle.
Ma tante m’envoie un message pour me dire qu’elle a trouvé les livres que je lui ai demandé pour préparer mon périnée à l’accouchement.
Je lui dis que je n’en ai plus besoin, je vais devoir accoucher par césarienne car il y a un problème avec le bébé.
Je ne me suis pas rendu compte que j’avais posé une bombe en cliquant sur envoyer.
Elle s’inquiète beaucoup. Elle me bombarde de messages, je n’ai absolument pas la force de lui expliquer maintenant.
Elle me demande “mais il va naître ?”
Je bloque. Il va naître ? Oui normalement il va naître.
Je réponds “Oui il va naître”.
Elle est rassurée.
Le lendemain, ou surlendemain, j’ai besoin de sortir de cette maison, de voir du monde, de prendre l’air. J’enfile mes vêtements de grossesse. Je suis enceinte, j’ai une vie qui grandit en moi. Je mets mes vêtements de grossesse, mon bébé vivra.
William lui veut faire du bricolage, poncer les murs pour préparer la chambre à ton arrivée.
Je prends mon dossier avec le schéma fait par la chirurgienne et je vais chez ma mamie et ma tatie.
Je leur explique tout sans pleurer. Je montre le schéma. C’est bon, c’est intégré. Tu vas être opéré à la naissance. Tu vas devoir te rendre régulièrement à l’hôpital. Ce ne sera pas une enfance classique, mais ce ne sera pas non plus une vie de handicap. Tu seras un peu constipé. Quand tu es descendu sur cette terre, tu n’as pas tiré au sort la carte de la vie facile. Mais après tout c’est aussi ça la vie. C’est des difficultés. Je saurai t’élever en t’inculquant ces valeurs, les difficultés n’empêchent pas le bonheur.
Ça va aller. On va s’en sortir et on sera même heureux.
Avec papa nous n’avons pas la même façon d’intégrer cette nouvelle information mais c’est ok. Lui il a besoin de préparer ta chambre, moi j’ai besoin de sortir, de prendre l’air, de voir du monde, d’en parler. On se laisse chacun notre façon de gérer la situation.